Les champignons supérieurs dans la dynamique des pessières à myrtille.

Jean André, Pierre-Arthur Moreau



Quel rôle les champignons jouent-ils dans la dynamique des écosystèmes ?

100% des phanérogames ligneuses, et 95 % des plantes non ligneuses sont incapable de survivre sans ces filaments ténus, quasiment invisibles et souvent oubliés, qui enveloppent les racines fines des plantes et assurent leur nutrition.
Ces champignons associés aux plantes, dits « mycorhiziens », apparaissent parfois aux yeux des promeneurs par leur organe reproducteur : le sporophore (ou carpophore, ou sporocarpe, ou sporome), organe charnu, éphémère, expression fugitive d’un organisme pérenne mais souterrain.

Les champignons mycorhiziens, en nourrissant les arbres, participent à la construction et au dynamisme de l’écosystème. Plus l’activité biologique du sol est importante, plus la forêt est dynamique, et plus la diversité des champignons mycorhiziens est grande.

Comment évaluer cette diversité ? Nous n’avons, sur le monde souterrain, qu’un regard nécessairement incomplet, toujours ponctuel (et destructeur). L’identification des mycorhizes, devenue plus aisée par analyse moléculaire, reste longue et coûteuse. Il reste l’étude des sporophores, qui attestent d’au moins une chose certaine : lorsque l’on rencontre un sporophore, c’est que le mycélium est présent en dessous (l’inverse, hélas, n’étant pas vrai). Cette certitude évidente est infiniment plus solide que les tentatives d’identification moléculaire ; et l’on peut suivre aisément l’apparition de ces sporophores, étudier leur dynamique, chercher les raisons de leur présence et de leur absence.
On n’obtiendra jamais une copie exacte de ce qui se passe en-dessous : les espèces hypogées, celles qui ne fructifient jamais et celles qui fructifient en dehors des périodes de prospection ne seront pas prises en compte. Mais personne, pour le moment, n’a les moyens de fournir une liste complète des mycéliums d’une forêt...

L’exemple des pessière à myrtille : les champignons dans un cycle forestier.

La problématique de la régénération de l’épicéa (Picea abies (L.)Karst.) en présence de myrtille (Vaccinium myrtillus L.) a été abordée sous de multiples aspects au L.D.E.A. L’un des volets de cette étude s’est intéressé aux informations fournies par les sporophores de champignons supérieurs épigés. La restitution de ces résultats a fait l’objet d'un mémoire de D.E.A. (P.-A. Moreau, 1999), et de deux publications en cours de rédaction.

Résumé : en milieu subalpin et montagnard supérieur, le système forêt (dominé par l’épicéa) est concurrencé par le système lande (dominé par la myrtille). La mosaïque forestière est donc représentée d’une part par des arbres groupés en collectifs, d’autre part par la myrtillaie, et çà et là, à l’occasion d’une ouverture, par la présence temporaire d’herbacées (considérées comme l’état zéro du cycle du milieu).

Fig. 1: Cycle schématique hypothétique d'une pessière à myrtille subalpine (Vaccinio-piceetum subalpinum Mayer)





L’inventaire des champignons dans chacune de ces unités a conduit aux constatations suivantes :

Zone à herbacées

Russula vinosa Lindbl., mycorhizien de Picea caractéristique du stade herbacé


* en zone à herbacées (humus mull acide), les champignons mycorhiziens liés à l’épicéa sont des espèces peu acidophiles, plutôt influencées par le pH ;

Zone de régénération (jeune collectif d'épicéas)

Lycoperdon perlatum L.:Pers., caractéristique des zones forestières


* en zone forestière (humus moder), les champignons mycorhiziens sont plus strictement inféodés à l’épicéa mais à large répartition géographique et écologique ; on note une présence significative d’espèces à la fois saprotrophes et mycorhiziennes, caractéristiques des litières épaisses et peu décomposées (Lycoperdon, Clitocybe etc.) ;

Myrtillaie intrasylvatique

Cortinarius azureovelatus var. subcaligatus Bidaud & al., mycorhizien de l'épicéa et caractéristique des myrtillaie âgées.


* en myrtillaie établie, les champignons mycorhiziens de l’épicéa sont moins diversifiés, à écologie très spécialisée (espèces très acidophiles, orophytes, caractéristiques de l’ « association » Picea-Vaccinum).

Lactarius aurantiofulvus

Chroogomphus helveticus


* Les deux espèces les plus abondantes sur les sites d’étude : Lactarius aurantiofulvus Blum ex M. Bon et Chroogomphus helveticus (Sing.) O.K.Miller, sont aussi les seuls mycorhiziens à paraître indifférents à la mosaïque forestière.


* Les espèces mycorhiziennes du mélèze (Larix decidua L.) et du pin cembro (Pinus cembra L.), essences minoritaires sur les parcelles, sont plutôt défavorisées par la myrtille, mais non significativement. Les champignons associés aux arbres pionniers sont connus pour leur faible diversité et leur large spectre écologique.


* Les saprotrophes sont indifférents au milieu, à l’exception de quelques espèces associées à certains substrats eux-mêmes caractéristiques de l'une des phases du cycle (Mycena rorida sur Vaccinium, Micromphale perforans sur litière...).


Conclusion.

La myrtille apparaît comme un milieu très sélectif pour les champignons mycorhiziens fructifiants, au même titre que d'autres milieux ingrats mais plus spectaculaires: tourbières, zone alpine, etc. La diversité réduite des espèces associées à ce milieu et leurs caractéristiques écologiques (espèces peu aptes à s’associer aux jeunes arbres : cortinaires, russules, lactaires...) peuvent justifier en partie la difficulté de régénération des épicéas en myrtillaie. L’hypothèse allélopathique (lien ?) propose une justification biochimique de cette sélection mycorhizienne et de l’incapacité des semis d’épicéas à s’implanter en myrtillaie.

Initiateurs de l’étude : Pr Pierre Gensac, Jean André.
Collaborateurs : Fédération Mycologique Dauphiné-Savoie (Mme Marianne Meyer, présidente).


Liens vers :
Clitocybe amoenolens, espèce toxique
Des champignons dans les tourbières
L'auteur, sa vie, son oeuvre
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